Damas

Et si je partais apprendre l’arabe?


Partir apprendre une langue comme l’arabe est, sur le papier, une belle idée. Encore faut-il trouver où et comment l’étudier. Le Caire ou Damas? Dialecte ou classique? Et si l’essentiel était finalement ailleurs?

J’ai attrapé le virus du Moyen-Orient lors de mes études à l’Université de Fribourg. Suite à une expérience professionnelle de six mois en Territoires palestiniens, j’étais convaincu que mon avenir était dans la région, mais le monde du travail était moins de cet avis. Après une période de tergiversations et de remises en question, je décidai de m’embarquer dans un projet un peu insensé: partir apprendre l’arabe.

Le Caire, Damas, Sana’a ?

Le premier problème à résoudre fut celui du lieu d’études car le monde arabe est vaste et divers. Je mis immédiatement de côté le Maghreb et le Liban (trop de locaux parlent français), les monarchies pétrolières (qui n’étaient pas l’Arabie que je recherchais) et l’Irak ou la Libye (pour des raisons malheureusement
évidentes).

Me restait alors un trio de tête: Egypte, Yémen et Syrie, les destinations les plus prisées pour l’apprentissage de cette langue. Je choisis finalement Damas, un juste milieu entre la frénésie post-apocalyptique du Caire et l’isolement quasimonastique de Sana’a. La Syrie m’attirait également car elle constitue l’un des acteurs politiques clés de la région: alliée de l’Iran et soutien du Hezbollah et du Hamas, le pays du raïs Bachar el-Assad semblait vouloir adoucir ses relations avec l’Ouest pour attirer les investisseurs étrangers dont son économie a cruellement besoin.

Une fois à Damas, je m’installai dans le quartier chrétien de la vieille ville. Dans une famille syrienne, pour l’ «immersion». Mais je fus très vite déçu car l’immersion se limitait au paiement du loyer, un loyer lui-même trop cher pour ce dont je disposais. Je pris donc la décision de quitter la vieille ville, ses étudiants étrangers et ses touristes, pour m’établir en colocation dans un quartier plus populaire au pied du Jebel Qassioun, la colline qui surplombe Damas.
La légende dit que le prophète Mahomet, contemplant Damas du haut de cette montagne, aurait refusé d’entrer dans la ville, affirmant qu’un homme ne pouvait franchir les portes du Paradis qu’une seule fois.

Dialecte ou classique?

Mais une autre question pratique me sortit de ma contemplation: - «Tu veux apprendre le dialecte ou le classique?» - «Euh, je sais pas.» - «Tu veux parler aux gens ou lire les journaux et regarder la télé?» - «Ben, les deux.»

Je commençai donc par le dialecte, pour «parler aux gens», avec un professeur particulier. J’amassais du vocabulaire, mais n’étais pas satisfait des explications grammaticales lacunaires du dialecte. J’avais besoin de connaître exactement les fondements et les raisons d’être de la langue. Je pris alors la décision ambitieuse de continuer mes cours privés, tout en étudiant parallèlement l’arabe classique à l’Université de Damas. Mais je me rendis compte très vite que les deux n’étaient pas conciliables et je me consacrai à l’Université et au classique. Ne réalisant pas que, ce faisant, je prenais la voie longue de l’étude de l’arabe. Non seulement, on m’expliquait en détails les tenants et les aboutissants de la langue, mais on m’expliquait même ce que je ne voulais pas savoir. Et le classique, dans la vie de tous les jours, ça vous donne un air de lettré, mais de lettré un peu ridicule.

Bref, je réalisai assez rapidement que six mois d’arabe intensif ne suffiraient pas à me rendre bilingue et qu’il me faudrait encore beaucoup de temps pour que mes efforts portent leurs fruits.

Café turc et cigarettes

Quoi qu’il en soit, la vie universitaire damascène me plaisait. Certes, inutile de chercher une bibliothèque, une salle d’informatique ou un accès wifi parmi les bâtiments, tous fumeurs et un peu délabrés, de l’uni de Damas. Toutefois, l’ambiance y était excellente et les jeunes Syriens semblaient profiter de l’enceinte du campus pour s’émanciper du carcan familial et social encore conservateur.

Voiles plus relâchés, habits à la mode (syrienne...), flirts et mélanges entre locaux et étrangers. Quatre heures de cours d’arabe par matinée avec des professeurs plutôt jeunes et motivés, dans des classes d’une dizaine d’étudiants internationaux, où je trouverais rapidement un bon groupe d’amis. Mes journées étaient bien remplies : mes heures de cours, un sandwich aux fallafels ou aux frites à midi à la cafétéria, un mauvais café turc sur le campus, trois heures de devoirs et d’apprentissage du voc, un dvd et au lit... Un rythme, très collègelycée, que les week-ends ne venaient pas démentir.

Abu Georges et hammam

Le jeudi soir était en effet la soirée Abu Georges, un «mini-bar» de la vieille ville, tenu par deux frères chrétiens un peu ventripotents, Abu Georges et Abu Michel. L’espace d’une soirée, l’arak aidant, j’aurai l’impression de maîtriser l’arabe.

Le lendemain était le jour du hammam (entre hommes), un havre de paix et de sérénité, loin de la pollution et de l’agitation des rues. Un narguilé au pied de la mosquée des Omeyyades, puis un souper dans l’un des restaurants aménagés dans une vieille maison damascène, et le vendredi devenait un jour définitivement saint. Le samedi, souvent, était réservé aux excursions: quitter la capitale, en bus ou en taxi commun, pour visiter les autres merveilles de la Syrie: Alep et son souk, les ruines romaines de Palmyre ou le Krak des Chevaliers.

Le dimanche, ma semaine universitaire recommençait et, avec elle, les aléas de l’arabe. Ce rythme durerait environ sept mois, agrémenté de cours privés d’arabe (pris) ou de français (donnés). Une expérience enrichissante, mais malheureusement pas suffisante pour maîtriser la langue. Peut-être trop de possibilités de parler anglais, trop d’amis européens ou tout simplement pas assez de temps consacré à une langue qui apprend la patience et l’humilité.

Aujourd’hui, je sais donc qu’il me faudra repartir quelques mois et je choisirai peut-être cette fois Sana’a pour une vie plus autarcique, mais certainement tout aussi riche.

Conseils pratiques

Visa

On l’obtient assez facilement en deux semaines (environ) et en remplissant quelques formulaires. Contacter le consulat syrien de Genève.

Transport

Plusieurs compagnies relient Genève à Damas avec, souvent, un arrêt intermédiaire (Istanbul, Paris). Compter entre 700 et 800 Frs.

Logement

Nombreuses chambres à louer à Bab Touma, le quartier chrétien de la vieille ville. Nous recommandons la collocation en vieille ville ou en dehors (souvent moins chère).

Budget

La vie à Damas est bon marché, si l’on exclut les cours d’arabe (privés ou universitaires) qui, eux, ont pris l’ascenseur ces dernières années. Il est possible de donner des cours de français pour arrondir ses fins de mois.