Un job en dessous de la ceinture

Zoom sur la prostitution estudiantine

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C’est un phénomène qui prend une place croissante dans les médias depuis quelques années. Si la prostitution estudiantine existe depuis bien plus longtemps, ce n’est que depuis peu que les articles et autres émissions se multiplient à son sujet, drainant vérités comme mensonges. Evidemment, la Suisse romande n’est pas épargnée, bien qu’il soit toujours difficile d’approcher et de chiffrer en détails cette pratique. Décryptage et témoignages. 

Jouer sur les mots

Escort, étudiant prostitué, universtitué, travailleur du sexe occasionnel, les mots ne manquent pas pour définir ce job d’étudiant extraordinaire à plus d’un titre.

Si les uns et les autres choisissent un vocable en fonction de leur point de vue respectif, tous désignent finalement un usage commun: la vente par des jeunes en formation de prestations sexuelles (en lieu et place de leur force de travail, comme la plupart des autres étudiants le font) contre de l’argent. Mais à combien se monte la proportion de jeunes en formation qui exercent ce job pour le moins controversé?

Selon la dernière étude de l’OFS sur les finances des étudiants, trois quarts d’entre eux travaillent à côté de leurs études. Déterminer la part de prostitution dans la foule des possibilités de travail est difficile, voire impossible. En France, le syndicat SUD étudiant avait avancé le chiffre de 40'000 jeunes en formation prostitués (hommes et femmes) sur un tract de 2006. Un chiffre qui semble disproportionné, car il représentait 1 étudiant sur 57. Selon la police, à la même époque, la France comptait entre 15'000 et 20'000 prostituées, dont une proportion infime de jeunes en formation. Autant dire qu’une appréciation même très approximative semble irréaliste aujourd’hui, tant en France qu’en Suisse.

Se serrer la ceinture

Quoiqu’il en soit, même si les chiffres réels restent inconnus, il est quand même possible d’affiner le trait. 

La prostitution estudiantine se distingue par certains côtés de la prostitution «traditionnelle» (c’est-à-dire exercée comme activité principale), tout en restant totalement dans son moule dans d’autres situations.

Elle revêt une multitude de visages, par la diversité de ses formes, de ses praticiens, des raisons qui les poussent à se prostituer, etc. 

Ainsi, l’aspect financier est toujours le motif premier invoqué dans le choix de la prostitution, que l’on soit à l’uni ou non. Dès lors cependant, les raisons diffèrent. Si certains étudiants se prostituent pour se payer un train de vie luxueux rempli d’accessoires de mode, d’autres choisissent cette option car ils n’arrivent plus à payer leurs factures avec un job d’étudiant «classique».

Contactée par téléphone via un salon de la place genevoise, Justine*, 23 ans, en bachelor en lettres, explique son choix . Ayant occupé des petits boulots de serveuse notamment, elle n’arrivait pas à joindre les deux bouts. Elle avait plusieurs jobs qui la fatiguaient beaucoup et n’arrivait plus à payer ses assurances, son loyer. Ses parents la soutiennent un peu financièrement mais «ils ne roulent pas sur l’or et j’ai aussi des frères et sœurs aux études. Il fallait bien qu’il y en ait un qui se prenne en main». Elle a donc contacté une agence de prostitution en salon à Genève et exerce depuis peu, à côté de ses cours.

Jade*, 23 ans étudiante dans le même cursus que Justine, nous explique qu’elle n’avait pas de problèmes d’argent à court terme mais cherchait un emploi pour financer ses études. Sur un site de petites annonces sur Internet, elle a vu une offre pour le salon où elle travaille actuellement et s’est lancée. Comme Justine, elle a passé plusieurs entretiens avec la responsable de l’établissement avant de faire son choix. Pour les deux étudiantes, il s’agit d’une «décision mûrement réfléchie», déclarent-elles.

Job temporaire

Parallèlement, cette activité est envisagée comme passagère pour la plupart des étudiants qui se prostituent. Ce point est aussi relevé par Florence Moos et Tania Simoes dans leur mémoire de fin d’études sur la prostitution estudiantine en Suisse romande, publié en 2006 à la Haute Ecole de Travail Social (HETS) de Genève. Car si les étudiants, comme leur nom l’indique, étudient, c’est dans le but de se former à une profession qu’ils comptent exercer plus tard. Ils voient donc souvent la prostitution comme une activité accessoire et temporaire, un «entre-temps». Justine explique à ce propos vouloir arrêter au bout d’une année, ou à la fin de ses études au plus tard, mais la prostitution lui permet de se «soulager financièrement» jusque-là. Jade exerce depuis juin 2010, mais elle aussi dit vouloir arrêter cette activité lorsqu’elle trouvera un emploi, au moment de terminer son cursus académique.

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Cachez ce travail que je ne saurais voir

Contrairement à la prostitution «traditionnelle», la prostitution des étudiants n’est pas exposée à la vue de tous dans la rue. Elle s’effectue, pour la plus «luxueuse», dans des salons, mais aussi via des sites de petites annonces ou des sites spécialisés sur Internet. Ceci pour plusieurs raisons. L’anonymat d’abord, un des aspects les plus importants pour les étudiants qui exercent la prostitution. Justine explique que pas un seul membre de son entourage, ni dans sa famille, ni dans ses amis, n’est au courant de son activité. Pourtant, elle n’en a pas honte: «Moi, en tout cas j’ai pas de problème avec ça, mais je sais que je ne peux pas en parler, parce que tout de suite… Voilà?! Il y a la réaction des autres.»

La réaction des autres. C’est ce qui fait le plus peur. «Moi je suis ok avec ça, mais on ne peut pas en parler à l’extérieur, trois quarts des gens trouvent que ce n’est pas moral.»

Les témoignages récoltés pour cet article n’échappent pas à la règle de l’anonymat: jamais rencontrées, les deux étudiantes ont donné leur témoignage par téléphone, en numéro caché. Et il n’a pas été possible de vérifier leur immatriculation à l’uni. On imagine aisément les conséquences dramatiques qu’entraînerait une rumeur de prostitution pour les deux jeunes femmes. Les parents de Jade pensent donc qu’elle fait du babysitting, et celle-ci estime par ailleurs que son activité n’est pas compatible avec une relation amoureuse. Elle arrêterait si elle venait à avoir un petit ami.

Un paradoxe émerge: malgré le fait qu’elles vivent très bien et assument totalement le fait de vendre une prestation sexuelle, Jade et Justine s’en cachent dans la sphère publique, notamment parce que cette activité est fortement stigmatisée.

Le choix de la prostitution en intérieur est donc vite fait, car elle permet de se soustraire à la vue de tous, chose impossible avec la prostitution de rue. Cette dernière est aussi rattachée, dans l’esprit collectif, à la prostitution professionnelle, ce à quoi les étudiants ne s’identifient pas, entre autre parce qu’ils estiment ce job temporaire.

Mais tous n’exercent pas en salon comme Jade et Justine. Certains postent leurs propres offres sur Internet sous forme de petites annonces, en exerçant dans des hôtels ou chez les clients. D’autres encore passent par des sites spécialisés.

Le choix qui s’impose?

Alors, quelles raisons mènent un étudiant à choisir la prostitution pour disposer d’un revenu accessoire? Les motifs sont essentiellement économiques mais recouvrent une réalité bien différente selon les personnes.

Si Jade et Justine disent assumer leur travail et s’y plaire, il est évident que d’autres étudiants semblent pratiquer la profession en ultime recours. Comme sur cette annonce, dénichée sur Internet: «JF, 20 ans, étudiante, rend tout service ménager ou sexuel car besoin d’argent rapidement». Poussées par des problèmes financiers et/ou personnels, certaines personnes font un choix qui ne leur appartient finalement pas tout à fait.

Justine invoque d’autres raisons qui l’ont convaincue. Le salon où elle travaille est un grand appartement cossu et bien aménagé, avec un espace détente pour les filles. Elle se sent en sécurité car l’endroit dispose de beaucoup de caméras et de la présence permanente d’autres personnes. 

Elle est également libre de ses horaires qu’elle adapte à son planning de cours. La clientèle est galante, et la gérante du salon se veut rassurante en lui répétant souvent qu’il ne faut pas se forcer. Evidemment, le critère économique reste déterminant: d’après notre estimation, Justine peut gagner 9'000 CHF par mois en travaillant 2 jours par semaine, même si la propriétaire de ce salon «de luxe» retient un pourcentage sur les prix affichés sur le site Internet, pour la mise à disposition de locaux appropriés, un téléphone, des caméras, des préservatifs, des bijoux, etc. «C’est vrai qu’ici on gagne du temps. Et les prix sont élevés». Jade, quant à elle, s’est fixé un quota de deux jours de travail par mois. Elle gagne ainsi la somme suffisante pour couvrir ses besoins.

Mais cette image idéalisée de la prostitution estudiantine ne doit cependant pas être prise au mot. Les côtés sombres sont nombreux et les séquelles souvent durables.

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Travailler plus pour gagner plus

Lorsque l’on gagne autant d’argent en si peu de temps, il est souvent tentant de travailler davantage, car stages et emplois dénichés à la fin des études n’offriront sûrement pas un aussi bon salaire. Au risque de finalement abandonner ses études pour se consacrer uniquement à la prostitution. À la question de savoir comment elle gère ce dilemme, Jade est claire: «C'est tentant, mais j'essaie de mettre un peu de côté chaque mois, et, évidemment, je pourrais travailler plus, mais je me suis mis ce quota-là, et j'ai l'impression de le contrôler, je ne veux pas tomber dans un cercle vicieux. […]  Je ne parlerai pas d’argent facile, mais plutôt rapide. Moi, je garde les pieds sur terre. Depuis que j'ai 15 ans, j'aligne les petits jobs d'étudiants, je suis consciente que je gagnerai moins d'argent après, mais je ne veux pas faire ça de ma vie. On a toutes [au salon où elle travaille] une activité à côté, là c'est mineur.»

Reste à s’en tenir à cette résolution. Car la réalité montre qu’il est difficile de se sortir de la prostitution une fois qu’on l’a exercée un moment (notamment à cause des difficultés liées à la réinsertion dans le monde du travail «traditionnel»). Mais l’exercice d’une activité parallèle au travail du sexe est cependant déterminante et peut aider à quitter le milieu, car elle permet de se projeter dans un avenir où la prostitution n’est pas présente.

De l’autre côté du miroir

D’autres éléments sont aussi à considérer pour ne pas s’enthousiasmer à tort de cette belle vitrine sur la prostitution estudiantine.

Si les conditions semblent être idéales ici, il ne faut pas oublier que dans de nombreux cas, la prostitution ne s’exerce pas dans d’aussi bonnes conditions. Abus, précarité, engrenage et drogues sont les risques (et parfois la réalité) pour certains travailleurs du sexe, qu’ils exercent un autre métier parallèlement ou non. Les risques pour la santé sont évidemment bien réels aussi. Maladies sexuellement transmissibles, grossesses et autres doivent être prévenus de manière correcte, et le client n’est pas sans influence sur cet élément.

Sans parler des conséquences psychiques si le choix de la prostitution n’est pas motivé par les bonnes raisons: certains, peu nombreux mais néanmoins existants, abusés dans leurs enfance, y voient une issue qui se révèle en fait être une impasse. La culpabilisation et le mensonge permanent à ses proches se trouvent aussi être difficiles à porter, d’autant plus lorsqu’on est jeune.

Tomber la chemise

Enfin, comme la prostitution étudiante est un sujet vendeur pour les journaux à cause de son sensationnalisme, le même principe attractif s’exerce auprès de la clientèle. Afficher le statut d’étudiant à côté de la présentation d’une prostituée en salon est un bon moyen de publicité. Cela attire le client, alléché par l’image d’une femme jeune, bien éduquée, cultivée, voire d’une lolita innocente. Il se pose en «soutien financier»: il déculpabilise en se voyant comme un bienfaiteur soutenant financièrement une personne dans ses études. Dès lors, et surtout dans le cas d’une prostitution non réglementée par les murs d’un salon professionnel, un rapport de force inégal s’installe entre le client et le travailleur du sexe, engendrant potentiellement divers types de problèmes. Bien évidemment, dans ce cas comme pour le reste, cet exemple n’est pas généralisable à tous les clients de prostitués étudiants.

Mais étudiants, le sont-ils vraiment? Car dans le même temps, salons, sites et jeunes travaillant seuls jouent également sur le concept de jeune en formation. Il suffit de deux mots clés pour voir la profusion d’offres qui s’y rapportent. Or, un grand nombre d’annonces d’?«étudiants» (combien, impossible de le dire) ne sont pas véridiques. Il est souvent facile de s’en rendre compte: quel étudiant afficherait sa photo (visage inclus) sur un site de prostitution occasionnelle sans peur de voir son secret révélé à tous et sa vie sociale et professionnelle future sérieusement compromise?

Mais certains font preuve de plus de subtilité, et présentent des descriptions d’étudiantes jolies, cultivées, un brin mystérieuses. Posant une difficulté de plus dans  l’appréciation du phénomène de la prostitution estudiantine.

Au final, Jade et Justine restent autant de portraits sans visage, illustrant une prostitution cachée, taboue, et toujours insaisissable.

CP


Mélange de pinceaux

En Suisse comme ailleurs, la prostitution semble occuper une place gênante pour les autorités. A Genève par exemple, les travailleurs du sexe en salon sont considérés comme des employés, mais doivent s’occuper eux-mêmes de leurs charges sociales, ce qui est du ressort de l’employeur habituellement. Ils n’ont pas non plus de certificat de salaire. Parce qu’ils font le travail du sexe, la loi indique qu’on ne peut leur imposer ni horaires, ni tarifs, ni les services proposés, comme à des indépendants. Les ressortissants de certains pays ne sont autorisés à séjourner en Suisse seulement comme indépendants, jamais en tant qu’employés. Cela empêche certains travailleurs du sexe d’exercer dans un salon, ce qui peut poser problème pour trouver un lieu pour se prostituer. Bref, ces exemples montrent un statut de travailleur du sexe oscillant entre employé et indépendant qui entraîne dans certains cas une précarisation évidente…


Le genre en question

Si la prostitution est autorisée et réglementée tant que faire se peut (voire ci-contre) en Suisse, elle reste un métier largement stigmatisé, immoral pour beaucoup, quoiqu’une certaine ouverture d’esprit semble enfin s’amorcer. Par exemple, une prostituée en règle aura peut-être des difficultés à obtenir la garde de ses enfants en cas de divorce si le juge sait qu’elle se prostitue.
Mais comme l’a dit Meredith Lange, auteure de « Les prostituées du bout du lac », sur le plateau de Tard pour Bar en 2011, on a en général plus d’indulgence pour la prostitution quand les clients sont des handicapés, des personnes seules, ou en phase de solitude sexuelle. À l’inverse, lorsque les clients sont pères de famille, rien ne va plus. Pour Mme Lange, cette vision de la prostitution ne changera pas tant que persistera une vision de la liberté sexuelle et de la famille telle qu’on la voit actuellement.
Finalement, le tabou lié à la prostitution ne serait qu’une question de valeurs attribuées à la famille, au corps, au sexe. Et serait donc propre à chacun.
S’il y a un travers que l’on peut attribuer à la prostitution, c’est plutôt la perpétuation de rapports de genre inégaux car, dans une grande majorité des cas (90% des prostitués sont des femmes à Genève), la prostitution reste un service des femmes pour les hommes, comme d’autres services (ménage, éducation des enfants) attribués systématiquement au genre féminin et constituant un problème structurel dans notre pays comme ailleurs.
Moins que le tabou du sexe et les valeurs traditionnelles liées à la famille, qui sont discutables, c’est plus le rapport inégalitaire entre hommes et femmes au sein de la prostitution qui pose véritablement problème.