Danielle Chaperon - Aline Bürki

Article disponible en allemand ou en italien sur students-careers.ch

Le bachelor, un chèque en bois?

Quelle reconnaissance après 3 ans de formation?
Le 25 mai 1998, lors d'un colloque à la Sorbonne, les ministres de l'enseignement supérieur d'Angleterre, d'Allemagne, de France et d'Italie décident de créer un plan d'enseignement commun à toute l'Europe. Une année plus tard, à Bologne, les ministres de l'éducation de 26 pays signent une déclaration commune allant dans ce sens. C'est ainsi que naît l'une des plus grosses révolutions de ce siècle en matière d'enseignement, le fameux processus de Bologne.

Le texte original de la déclaration contient déjà un des piliers de la réforme, la séparation de l'enseignement universitaire en deux cycles: «un système qui se fonde essentiellement sur deux cursus, avant et après la licence». C'est la naissance du bachelor et de sa suite, le master.

Détail plus intéressant, le texte fondateur de la réforme précise la valeur du premier titre: «les diplômes délivrés au terme du premier cursus correspondront à un niveau de qualification approprié pour l'insertion sur le marché du travail européen». Près de dix ans plus tard qu'en est-il? Est-ce que le bachelor a tenu ses promesses? Quelles sont les chances professionnelles d'un étudiant qui décide de ne pas faire un master ? A la recherche de réponses, students-careers a interrogé les artisans de la réforme en Suisse, des employeurs de grandes entreprises nationales ainsi que l'Union des étudiants suisses. Tu verras que tout ce petit monde n'a pas toujours la même vision des nouveaux diplômes de Bologne. Quant à la véritable valeur du bachelor sur le marché du travail, cette notion reste très... subjective!

Plus spécifiquement sur le sujet qui nous intéresse, pourquoi avoir séparé la formation en deux cycles?
Danielle Chaperon (vice-rectrice de l'Université de Lausanne): L'organisation en deux cycles est la base du système. Précisons qu'à l'Université de Lausanne, comme dans de nombreuses autres institutions suisses et étrangères, les études étaient déjà organisées en cycles, mais aucun diplôme, en Suisse, ne sanctionnait la réussite de la première partie des études. La véritable nouveauté a été d'octroyer un diplôme (le bachelor) à la fin du premier cycle. Ce système, adopté par l'Europe entière, favorise la mobilité géographique (...) et thématique (...).

Aline Bürki (secrétaire politique de l'UNES): Le système en deux cycles a aussi pour but de faciliter le passage d'une haute école à une autre: puisque le bachelor est reconnu, il est possible de commencer ses études dans une université et de poursuivre en filière master dans une HES, par exemple. Dans les faits, il reste un gros travail à faire avant que cela ne devienne une réalité : il arrive régulièrement que des compléments pouvant aller jusqu'à deux semestres soient demandés pour faire un master dans un autre type de haute école que celui où on a effectué son bachelor.

Mais concrètement, à quoi correspond le bachelor ? Peut-il être considéré comme une fin en soi?
DC: Pour les universités suisses, le bachelor est considéré comme la première partie de la formation. Il est donc destiné à être complété par un master (que celui-ci soit acquis dans une HEP, une HES ou une HEU).

AB: Le bachelor, surtout dans les HES, a une visée professionnalisante. Pour les HES, il y a du coup tout un débat sur l'accès au master: la recherche appliquée doit-elle être réservée au 20% des étudiants avec les meilleures notes ou y a-t-on accès avec un «simple» BA? Pour les universités, un BA seul ne vaut pas beaucoup plus qu'avant (même s'il a accédé à un titre plus honorifique), et les personnes qui arrêtent leurs études à ce stade les reprennent dans une grande majorité des cas après quelques années.

DC: C'est le marché du travail qui décidera, finalement, de l'intérêt des porteurs d'un bachelor universitaire. Certaines entreprises ou organisations (par exemple les ONG) pourraient trouver intéressant d'engager un «bachelier universitaire» - qui aura reçu une formation généraliste dans son domaine - pour lui dispenser une formation sur le terrain. Si c'est le cas, il n'y a aucune raison pour que ce diplômé n'accède pas aux postes de cadre.

On parlait des HES ; pourquoi avoir étendu le système à ces filières?
DC : Il s'agit d'une volonté politique qui a commencé à s'actualiser en Suisse dans les années 1990, par la création des Hautes écoles spécialisées et, durant la première décennie du XXIe siècle, par l'intégration de tous les types de HE dans le processus de Bologne. Il s'agit d'encourager la mobilité entre les différents types de hautes écoles en multipliant les « passerelles ». Disposer d'une même structure de formation (les deux cycles, les deux diplômes, les diplômes de formation continue) permet aussi d'importantes collaborations entre les institutions.

Dans un reportage d'«Un oeil sur la planète» (France 2), une étudiante en Lettres à la Sorbonne déclarait: «Avec un master aujourd'hui on n'a rien, c'est clair, je pourrais trouver un job de caissière, quelque chose comme ça». Cela vous inspire-t-il une réaction?

AB: Drôle de phrase... le marché du travail est tendu et cela ne favorise pas l'insertion des jeunes dans la vie professionnelle. Ce ne sont pas les cursus de bachelor, respectivement master, qui sont à blâmer, mais plutôt le contexte et la logique économique actuels. Rappelons quand même que le nombre de personnes ayant accès aux hautes écoles en Suisse est nettement inférieur à celui des Français, ce qui change un peu la donne aussi.

DC: Si le processus de Bologne rend les diplômes comparables au-delà des frontières, cela n'efface pas les très grandes différences entre les politiques de formation. La France et la Suisse ont fait des choix très contrastés en ce qui concerne le bac (la maturité), l'apprentissage et la formation supérieure. En particulier, le système à deux vitesses qui caractérise la France (les Grandes écoles où l'on est admis sur concours, et les universités ouvertes aux bacheliers) est sans doute un facteur de dévalorisation, au moins symbolique, des titres délivrés par les universités.

Quizz recruteurs
Plutôt bachelor ou plutôt master les entreprises suisses? Et les employeurs dans tout cela, que pensent- ils du moteur à deux temps universitaires? Pour le savoir students-careers a transmis à quelques très grandes entreprises nationales un petit quizz. Sous couvert de l'anonymat, nous avons demandé aux recruteurs de jouer le jeu et de répondre «sans tricher» à notre petit VRAI/FAUX sur les bachelor/ master. Résultats.

Le bachelor, c'est l'équivalent de la demi-licence autrefois.
Tous les recruteurs interviewés ne le pensent pas. Une seule nuance: «Une question subsiste sur la valeur du bachelor dans le monde du travail. Ce diplôme est-il une maturité améliorée pour les universitaires?»

On peut faire un master en HES.
Les recruteurs ne s'y sont pas trompés, tous ont répondu correctement (donc vrai!).

Le système des bachelor/master s'applique uniquement aux étudiants qui ont étudié au moins un semestre à l'étranger.
Là encore, un sans-faute!

Pour un poste à responsabilités dans notre entreprise, un bachelor ne suffit pas, il faut au minimum un master.
Faux pour deux de nos répondants. Le troisième avoue que c'est «tendanciellement vrai, mais il s'agit souvent d'un master qui est obtenu en cours d'emploi».

Ce n'est pas le diplôme qui prime mais les compétences d'une personne.
Alors là tout le monde est d'accord, avec un degré de nuance pour le troisième recruteur: «tendanciellement vrai et un diplôme est une mise en évidence de certaines compétences».

La formation universitaire ne suffit pas pour travailler dans notre entreprise, il faut en plus une expérience professionnelle.
Vrai pour un recruteur, faux pour les deux autres: «nous avons également des programmes pour jeunes gradués avec peu d'expérience, même si nous apprécions qu'ils aient travaillé un peu en parallèle à leurs études (stages, summer jobs, ...)» et « faux, mais certaines fonctions impliquent une expérience professionnelle».