Lundi matin, un enfant est amené par ses parents à la case de santé de Lovisa Kope. L’infirmier l’appelle, l’enfant ne répond pas. L’infirmier le pince, l’enfant ne bouge pas: il ne réagit pas à la douleur. La respiration et le pouls ne sont pas perceptibles. N’ayant pas de stéthoscope, l’infirmier préfère penser que l’enfant est encore vivant. Chez nous, on aurait certainement tout fait pour garder l’enfant en vie tout en faisant des analyses diverses permettant de diagnostiquer le problème rapidement. Ici, on travaille dans l’autre sens : d’abord identifier le problème et le traiter sans attendre en espérant que le diagnostic posé soit le bon. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de matériel de réanimation, que l’infirmier, seul, ne peut pas poser un diagnostic tout en réanimant et qu’une question cruciale se pose à lui : si je le réanime et qu’il vit, aura t’il des séquelles ? L’infirmier n’a pas le droit de vie ou de mort sur les patients, mais il ne peut pas se permettre de réanimer quelqu’un pour le laisser mourir ensuite faute de matériel ou d’argent.

L’infirmier questionne immédiatement les parents. Il apprend que l’enfant a été circoncit « au couteau » il y a peu de temps, qu’il a mangé normalement la veille et qu’il s’est évanoui sans signes précurseurs. Ce sont les seules informations « floues » qu’il arrivera à avoir. Ensuite, il observe l’enfant : en effet, il a été circoncit, mais il n’y a pas de signes d’infections, d’ailleurs l’enfant n’a pas de fièvre. Il ne présente pas non plus les signes d’un tétanos. L’enfant est dénutrit mais pas anémié. L’enfant a des marques de magie noire. Visiblement, on lui a mis de l’argile dans la bouche et on lui a fait de minuscule coupure au rasoir sur le visage. Par élimination, l’infirmier pense à une hypoglycémie ou à un paludisme neurologique, mais rien ne lui prouve que ce soit cela. Il n’a plus de bandelettes dans son appareil à glycémie et l’enfant n’a pas vraiment de signes de paludisme. Je précise que le Togo est dépourvue des tests rapides permmetant le diagnostic du paludisme depuis plusieurs mois...
L’infirmier commence par poser à l’enfant une perfusion de glucose et traite un éventuel paludisme, puis attend. L’infirmier questionne les proches. On le sent, on le sait, la famille filtre des informations essentielles. L’infirmier mène un interrogatoire auprès des accompagnants, mais aucun élément ne l’aide. Pendant ce temps, l’enfant se réveille peu à peu. C’est à ce moment là que nous arrivons au dispensaire. Il nous semble indispensable de poser un diagnostic et nous allons chercher un appareil à glycémie. Le résultat n’est pas flagrant, mais comme la perfusion a coulé, le taux de glucose a surement augmenté. D’ailleurs il se réveille peu à peu de son coma.
Nous nous sommes relayés pour surveiller l’enfant qui était bien réveillé et orienté mais qui était assez angoissé. L’enfant a vomi une substance inconnue, dont les parents ne nous avaient pas parlé. Heureusement, l’enfant était installé en position latérale de sécurité, car s’il broncho aspirait nous n’aurions rien pu faire… Nous l’avons calmé tant bien que mal, et il s’est endormi. Ensuite, nous nous sommes relayés pour la surveillance. Au bout d’une heure nous nous avons voulu vérifier qu’il était réveillable. Grand bien nous a pris ! Le petit avait replongé.
Nous avons tout de suite vérifié la glycémie, en effet elle
était très basse (0.5 mmol/l). Vite une autre perfusion de solution
glucosée ! De nouveau, l’enfant s’est réveillé. Nous en avons profité pour
le transporter rapidement à l’hôpital le plus proche. Ici, pas d’ambulance, et
si nous n’avions pas de voiture, l’enfant aurait voyagé en moto taxi ou
n’aurait pas du tout voyagé. Si les frais de transport sont élevés pour
monsieur tout le monde, l’hôpital est carrément inabordable, et pourtant, c’est
la seule solution.

Malgré les analyses faites à l’hôpital, aucun diagnostic n’a pu être posé. La solution la plus cohérente, c’est celle qui incrimine les parents. L’enfant nous a confié qu’on lui a donné une mixture pour le soigner à plusieurs reprises. Aucun des parents n’en a fait référence, pourquoi ?... Il y a bien des choses que nous ne comprenons pas ici, les mentalités sont si différentes… Les soins pour l’enfant on coûté à la reine l’équivalent de 30€. En comparaison, un salaire togolais moyen s’élève à 50€ / mois. Deux jours plus tard, l’enfant nous revient en pleine forme, sans séquelles. Anne Sophie a pu passer une journée dans le service où il était soigné, et nous a confié que les soignants là-bas n’ont rien fait de plus. Sans l’infirmier de Lovisa Kope, l’enfant serait mort. Ici, c’est Dieu qui décide de la guérison ou de la mort des patients, et c’est donc lui que les parents ont remercié.
