Mon premier petit gars

Jeudi soir, après les 19 consultations prénatales et une bonne sieste, j’ai pratiqué un accouchement. 

 

Le travail

Pour qu’une femme accouche au dispensaire, il ne faut pas que le travail dépasse huit heures. Au delà, elle est référée à l’hôpital, la plupart du temps pour une césarienne très couteuse. Il faut donc que le col s'ouvre rapidement, on encourage la femme à marcher, marcher, marcher. Pendant le travail, la femme se cache car personne ne doit voir ses grimaces, ou son masque de douleur comme on dirait chez nous. Elle s’installe dans la position qui la soulage le plus, et ce n’est pas rare de la voir à quatre pattes. De temps en temps, on demande à la femme de s’installer sur la table d’accouchement pour voir si le col s’ouvre bien. Si l’évolution est trop lente, on administre à la femme une hormone qui déclenche des contractions en continu. C’est très douloureux. 

Avant de commencé

La préparation du matériel

Quand le col est ouvert à huit centimètres, on prépare le matériel. La femme l'apporte elle même. Elle vient avec des pagnes (du tissu), une bouteille d’eau de javel, un récipient et parfois un vêtement pour le nouveau né. On commence par recouvrir la table d’accouchement avec un des pagnes. On remplit une bassine d’eau et de javel. Dans un haricot, on verse un peu de ce liquide pour « stériliser » un clamp, un ciseau et une tige servant de sonde urinaire. Il y a aussi un mouche bébé en forme de poire qui sert d’aspiration. Enfin, on remplit la lampe à pétrole et on l’allume. 

eau + javel

bougie

L’accouchement

D’abord, j'enfile le tablier et des gants stériles, non pour leur stérilité mais pour leur forme montante, plus appropriée. Ensuite, je vide la vessie de la future maman à l'aide de cette tige ressemblant à un engin de torture. Et puis, c’est parti ! J’aide la tête du bébé à avancer. Cette fois-ci, la tête avance trop lentement, la maman ne pousse pas correctement. Chez nous, on aurait surement utilisé une ventouse ou des forceps… Ici, je peux déclencher des contractions en tapotant le ventre ou demander à quelqu'un d'appuyer carément dessus. Aussi, j'encourage la femme à pousser et lui donne du courage, c'est tout ce que je peux faire.

accouchement

Lorsque la tête sort, je maintient bien le périnée pour éviter qu'il se déchire. Ici une telle blessure entrainerait un incontinence fécale permanente et une exclusion de la femme à cause de l’odeur. Ce serait catastrophique. La tête est là, je la tourne délicatement sur le côté pour que les épaules sortent verticalement. D’abord celle du haut, puis celle du bas et le reste du corps vient tout seul. L'accouchement a été trop long, l'enfant a bu l'eau comme on dit ici. Il ne respire pas bien, il est très encombré et il ne réagit presque pas. Il a fallu environ trois minutes de "réanimation" pour qu’il se mette à crier, enfin. L’aspiration au mouche bébé n’est pas très efficace… Mais heureusement, il va bien et la maman aussi.

réanimation

C’est un petit gars, mon premier ! L’année dernière, sur sept accouchements, je n’ai eu que des filles. Les parents préfèrent les garçons, car ils rapportent plus d’argent en travaillant aux champs. Du coup, j’étais un peu maudite, mais plus maintenant. 

p'tit gars

Ce n’est pas fini !

Une fois que le bébé est là, il y a encore beaucoup de travail. Je sèche le bébé, je lui applique une sorte de vaseline sur tout le corps, je l’habille avec un vêtement que j’offre aux parents car ils n’en avaient pas, et je l’emmitoufle dans un pagne.

habillage

pagne

Je le laisse avec sa grand mère, le temps qu’il reprenne ses esprits et que je m’occupe de la maman. Il y a l’étape de la délivrance. Je crois que chez nous, on attend que cela se fasse naturellement. Ici, s’il est bien détaché, on le fait nous-même. Lorsqu’on travaille 24h/24, on ne tient pas à prolonger sa journée. Ensuite, il faut que la femme se fasse une « garniture » (serviette hygiénique) avec un pagne. Et puis, on lui fait une sorte de corset pour que l’utérus se remette en place, avec un pagne, encore. Enfin, on laisse la maman et le bébé faire connaissance et on s’occupera de la mise au sein et des vaccinations, après, exceptionnellement. C’est l’accompagnant qui nettoie la salle d’accouchement avec le reste d’eau de javel. En fait, les proches sont des aides soignants. Pour finir, je m’occupe de la paperasse, des registres et de l’acte de naissance. C’est fou ce qu’on écrit ici !

bébé

Réflexion personnelle

Pour finir, je voudrais partager avec vous une réflexion personnelle : Nous avons la chance de voir naître 1984 enfants vivants pour 2000 accouchements. Chez nous, certains font le choix d’accoucher à domicile, de laisser faire la nature et d’éviter à tout prix les milieux trop techniques à leur goût. C'est vrai qu'accoucher à l'hôpital, chez nous, ce n'est pas très intimiste ni naturel. Ici, les femmes rêveraient de pouvoir accoucher comme on accouche, à l'hôpital, mais elles n’y ont pas accès. L'accouchement hors de l'hôpital et avec des moyens plus réduits à un réel impact sur la mortalité infantile et maternelle. Du coup, ici on voit 22 fois plus d’enfants mourir à la naissance ou dans leur première année de vie. Prenez conscience de la chance qu’on a…

(source : OMS, 2010)

Anne so + bébé