Temps Londonien

Je crois que j'ai un problème avec le temps londonien, pas le «weather» - il fait froid, bien sûr, il pleut pas mal aussi - non, j'ai un problème avec le temps, celui qui passe sans que ma montre suisse ne sonne l'alarme. Mais qui le fait si irrationnellement que moi, je ne peux pas m'y faire. Les matins, je ne les vois pas venir; j'arrive à King's Cross assommée au point que lorsque j'ouvre enfin les yeux c'est déjà dans un café bondé, devant une jacket potato. Le genre trop chaude pour qu'on remarque qu'elle n'a pas de goût, le cheddar comme une couche de plastique, la langue brulée, sur la chaire farineuse. Mais je ne me plains pas, trois livres, sur Kingsway, c'est assez bien pour une étudiante à Londres.

Et si ce n'est pas grand-chose, c'est une de mes seules heures à vivre - avec, probablement, celles qui suivent minuit, mais cela c'est une autre histoire. Midi est un moment de choix, pour d'une oreille écouter les histoires de vie qui plus souvent que l'inverse sont les questions sur les droits de l'homme en Birmanie, la dernière découverte en cunéiforme, les filles laissées de l'autre côté de l'Atlantique, les rêves d'une carrière au parlement, à la banque mondiale, en politique. C'est un bout d'histoire, à prendre, à rendre, à garder, à assembler à en perdre le sens.

Mais le temps ne s'arrête pas là, non, à partir de ce point, il ralenti indéfiniment, et - avec l'aide un peu insidieuse de la latitude - change les après-midi en soirée. Et à ces moment - ou peut-être à ces non-moments - s'il ne pleut pas, je me prends à observer le monde immobile. Ici le temps ne passe plus. Londres est la seule ville au monde ou je peux me retrouvé dans un bus entre un rabbin, le sosie d'Amy Winehouse, un Sikh, un banquier looké comme Huge Grant cherchant en vain d'atteindre la «city». C'est pourquoi je ne lui en veux pas de prendre le temps en otage.

Soirée foireuse. Minuit trente, de retour chez moi, glacée, le chauffage ne marche plus. Soirée foirée. Je voudrais dire que les nuits ici se suivent et se ressemblent, mais elles n'ont en commun qu'un étrange sentiment de lassitude. J'aurais peut-être dû suivre la foule dans une des boites branchée de Piccadilly Circus ou les limousines sont plus fréquentes que les tuk-tuk de Bankok mais j'ai déjà dépensé assez en alcool pour savoir où est mon meilleur intérêt. J'aurais peut-être dû m'arrêter en rentrant, bavarder avec mes colocataires, griller sèche sur sèche, tout en ne parlant de rien devant l'entrée principale. Mais c'est quelque chose que j'ai oublié ça, savoir parler de rien, c'est un art, à la différence que lorsqu'on ne parle de rien, d'une façon ou d'une autre - on ne parle que de soi. Et moi, je n'ai rien à en dire. En tout cas pas ce soir.

J'aimerais croire que la soirée avait bien commencé, j'aimerais même pouvoir penser qu'elle avait mal commencé, mais je n'en sais rien. J'ai un peu oublié les critères qui font l'un, qui font l'autre, la différence. C'est un peu comme écouter, en dinant, mes amies parler de leur charge de travail, de leur deadlines. Parce que l'étudiant a toujours trop à faire et même si tu divises par deux c'est toujours trop. Small talk, comment est-ce qu'on ne dit pas en anglais: «it's hard to care» parce que god it is.

Les conversations, somme toute, me laissent pas mal de temps pour penser à autres choses. A demain peut-être, au petit déjeuner anglais avec mes potes irakiens, au cours de société politique au Moyen-Orient, à l'après-midi avec Helen à Hyde Park, aux sujets philosophiques avec Mina dans notre café Big Ben, à Amor di Mundo de Cesaria Evora qui tournera en boucle sur mon iPod même quand «London rush». Ce sera bien. Et je me dis quand-même qu'il faudrait être un idiot pour ne pas se satisfaire de cela. De cela et de Londres qui même avec son «english weather» ne perd en rien ses couleurs et arrive à trouver, chaque jour, une nouvelle aventure ou elle m'enrolera sans me demander mon avis.