Je me suis réveillé au milieu de la nuit car quelqu’un me tapotait l’épaule.
D’habitude, un évènement aussi mineur ne suffirait pas à me tirer de mon sommeil; toutefois, ma mémoire encore quelque peu engourdie me signala que, lorsque je m’étais endormi, j’étais seul. Pour clarifier la question, il m’a fallu donc m’extraire des bras de Morphée pour analyser la situation de façon plus détaillée. J’ai ainsi fini par comprendre que ma première impression était quelque peu erronée.
Ce n’était pas quelqu’un qui me tapait sur l’épaule; c’était mon épaule - et le reste de mon corps, en fait - qui, agités par des secousses inexplicables, tapotaient contre le matelas.
Ou, encore plus précisément, c’était le matelas qui me tapotait, moi.
Pendant mes premiers jours à Tokyo, je me demandais à chaque fois en m’endormant quelle serait la stratégie la plus adéquate à adopter si un séisme devait survenir durant la nuit. Le conseil classique est, bien sûr, de se réfugier sous la table le plus proche, ce qui dans mon cas impliquerait de me rouler du lit jusqu’à cet abri improvisé comme ceci:

Toutefois, ce plan d’évacuation présente deux problèmes. Tout d’abord, il y a déjà pas mal de choses sous ma table. Si je veux m’y réfugier, je dois donc d’abord en sortir la chaise et la petite armoire, ce que risque d’être un peu problématique pour quelqu’un qui vient d’être réveillé. Et je ne parle même pas du danger que présentent tous les câbles (téléphone ordinateur, lampe, Internet…). Plus préoccupant encore, le mètre qui me sépare de la table est un territoire exposé car une lampe est accroché juste au-dessus. Je risque donc de me prendre un tube néon sur la tête pendant l’évacuation.
Rester dans le lit est donc la solution la plus sage. Seul petit problème, les architectes ont eu la riche idée de placer l’unité d’air conditionné (qui doit bien peser dans les 15 kg) juste au-dessus de mes pieds.
Il faut donc affiner la stratégie « rester dans le lit » en se roulant en boule pour enlever les jambes de la zone dangereuse et en couvrant la tête avec l’oreiller. Bon, ça risque de ne pas suffire si le plafond cède, mais en même temps, si on en vient à là, ce n’est pas avec les huit étages que j’ai au-dessus de la tête que la table va faire une différence flagrante.
Cela dit, la chambre reste très équipée pour parer aux séïsmes. Par exemple, tous les grands meubles sont fixés au mur pour ne pas tomber; De même, il y a un extincteur dans chaque couloir et un dans chaque chambre (le plus grand danger d’un séisme, c’est les incendies qu’il peut provoquer et pas les vibrations en soi); Enfin, même si les néons devaient se briser, la lampe sur le plafond est équipée d’une petite ampoule de secours:
De fait, l’ensemble de l’architecture et du planning urbain japonais intègre, de façon souvent très subtile, des mesures parasismiques. Ainsi, même la plus petite station de métro aura 6 ou 8 sorties différentes - pratique pour sortir au bon endroit et indispensable si plusieurs de ces couloirs devenaient impraticables suite à un éboulement. Même dans les zones les plus denses, deux maisons auront toujours un espace de quelques centimètres entre elles, histoire de limiter "l’effet domino » et la propagation des flammes. Et on ne peut pas faire deux mètres dans la rue sans tomber sur un plan des environs - qui indiquera aussi bien les curiosités touristiques que les zones d’évacuation. Bref, les Japonais sont préparés.
Mais en ce qui me concernait cette nuit, tout ceci est resté de la théorie. En fait, je n’avais pas compris que c’était un tremblement de terre avant qu’il soit fini, tant tout était calme et silencieux. Les secousses étaient trop faibles et trop courtes pour ne serait-ce faire clinquer quelque chose. Le séisme était d’une magnitude 5.3 à l’épicentre, mais arrivé jusqu’à chez moi, il ne devait guère faire plus que 3 ou 4 - pas vraiment de quoi fouetter un chat. Sauf s’il est juste sous l’unité d’air conditionné.

Je me suis donc tourné sur l’autre côté et me suis rendormi.