De l'importance du design II

L'autre jour, nous avons vu, sur l'exemple d'un lobby de bâtiment universitaire, à quel point une petite négligence pouvait se payer cher. Pourtant, de tels cas sont plutôt rares au Japon; le pays se distingue au contraire par le fait que tout y est normalement très bien pensé. En fait, nous n'aurons même pas besoin de quitter le lobby pour trouver un exemple de bon  design. Pour cela, nous n'aurons qu'à tourner la tête et à regarder la porte d'ascenseur.

En Occident, les portes des ascenseurs sont équipées d'éléments photovoltaïques qui bloquent la fermeture des portes si quelqu'un se met sur leur chemin. Cette technologie mène aux scènes dont nous avons tous été témoin et qui se déroulent ainsi:

Vous êtes dans un ascenseur bondé au rez-de-chaussée et vous avez absolument besoin d'être au quatrième étage il y a six minutes. Vous avez cru que l'escalier serait moins rapide, mais vous paierez cher cette erreur. Les gens prennent leur temps pour rentrer; si cela ne retardait pas encore plus le départ de l'ascenseur, vous les étrangleriez. Enfin, tout le monde est installé, les portes commencent à se refermer… lorsqu'un retardataire débarque dans le hall en courant, sous les regards exaspérés des passagers qui viennent de se rendre compte que ce serait quand même pas mal de partir maintenant. Désespérément, vous cherchez du regard une peau de banane ou une flaque d'huile par terre, mais le sol est propre et sec. Pendant un instant, vous espérez qu'il n'arrivera pas à la porte à temps, mais l'enfoiré (comme vous le surnommez à présent) arrive tout de même à se glisser dans l'interstice juste avant qu'il ne soit trop tard. Son corps hideux et obtus active l'élément photovoltaïque et les portes, qui étaient il y a un instant encore sur le point de se toucher et de vous permettre enfin de vous envoler, se figent brusquement, puis - horreur! - commencent à se rouvrir avec une lenteur exaspérante. C'est à ce moment-là que la preuve de l'immatérialité de la pensée est apportée; sinon, on ne voit vraiment pas comment le retardataire, silencieusement et simultanément haï par sept personnes situées à moins d'un mètre fait pour ne pas s'écrouler avec une rupture d'anévrisme. Le temps se dilate; les portes restent ouvertes pendant ce qui vous semble des éons. Enfin, le passager le moins amoindri intellectuellement a la présence d'esprit d'appuyer sur une touche et les portes recommencent à nouveau à se refermer en traînant alors que les portes du lobby s'ouvrent et un bruit semblable à celui que produirait un chevalier de l'Apocalypse annonce qu'un deuxième retardataire est en train de galoper vers vous…

Pour résumer la petite envolée lyrique ci-dessus, la présence de l'élément photovoltaïque fait que les portes s'ouvrent pour un oui ou pour un non, ce qui peut être fâcheux. Or au Japon, la densité de la population est énorme mais la ponctualité est de mise; pour résoudre cette contradiction, une autre solution technique a été élaborée.

Observons cette porte, délimitée par les lignes indiquées par les flèches rouges. Vous noterez une ligne blanche au milieu (flèche bleue); il s'agit en fait d'une espèce de gros bouton qui fait toute la hauteur de la porte. Ce «bouton» peut s'enfoncer dans la porte; au-delà d'une certaine profondeur, le mécanisme de réouverture est activié. Autrement dit, le système n'est pas optique, mais mécanique.

Qu'est-ce que ça change? Tout! D'une part, le seul moyen de faire se rouvrir les portes est de se coincer physiquement dedans; il ne suffit plus d'agiter un pied devant le capteur en se prenant pour Jet Li. Ceci divise déjà par deux ou trois le nombre de kamikazes voulant à tout prix arriver dans la cabine, surtout s'ils sont bien habillés. Mais surtout, cela permet de se glisser dans l'ascenseur alors que les portes se ferment sans activer le mécanisme de réouverture - si on ne fait que légèrement effleurer le «bouton», cela ne produira aucun effet. Ainsi, un coureur suffisamment rapide parviendra tout de même à rentrer dans l'ascenseur, mais sans retarder le départ de celui-ci pour autant.

J'adore ce pays.