L'arnaque du siècle

Les lecteurs réguliers de mes blogs (celui-ci et celui sur Wordpress) auront pu remarquer que je me plais plutôt bien ici. ;-) Ceci est indéniable. La question que l’on pourrait pourtant se poser - oui, j’aime me poser toutes sortes de questions, parfois un peu trop pour mon propre bien, même - est pourquoi  cette année d’échange au Japon me plaît tant. Est-ce parce que c’est:

1. Une année d’échange?
2. Au Japon?

La réponse, est, bien sûr, “un peu des deux”. Je pense que j’apprécierais cette année d’échange dans d’autres pays que le Japon, mais je suis aussi convaincu que le pays en lui-même apporte quelque chose à l’expérience que la plupart des autres destinations - pour ne pas dire aucune autre destination - ne peut. Aujourd’hui, je vais donc élaborer un peu sur le fait d’être un étudiant étranger au Japon et sur ce que cela implique, dans l’espoir de vous faire réfléchir également, voire - pourquoi pas? - vous aider à faire le grand saut.

Une petite digression

Qu’est-ce qu’une société? Une réponse exacte et exhaustive est difficile à formuler, mais je pense que nous pouvons tous nous mettre d’accord sur le fait que la société naît des interactions entre les humains qui en sont les membres. C’est un peu comme un bâtiment auquel chacun apporterait une pierre, ou, mieux encore, une toile dont chacun d’entre nous tisserait un fil.

La société et l’individu entretiennent un rapport d’échange: chacun d’entre nous met quelque chose dans ce “pot commun” et en retire quelque chose en retour. “Donner” et “recevoir” sont ici à prendre au sens large: au niveau purement financier, on peut par exemple imaginer un citoyen payer les impôts et recevoir en échange des prestations comme des écoles ou des hôpitaux, mais c’est une image incomplète: la société n’est pas uniquement l’Etat et les rapports entre les hommes ne sont pas uniquement financiers. Tenir la porte à une vieille dame, sourire au boulanger, renoncer à fumer dans un lieu public; par ces actes, la société se trouve - de façon imperceptible mais bien réelle - renforcée. De même, on ne reçoit pas de la société que des choses quantifiables et palpables comme des subventions ou des routes; le calme d’un quartier, l’absence du sentiment d’insécurité dans un train, la beauté de l’architecture d’une ville font aussi partie de ce tout qui fait que l’on se sente bien (ou pas) dans une certaine société.

Ainsi, on donne à la société et on en reçoit; et il est facile de s’apercevoir que ses deux choses s’influencent mutuellement. Dans certains pays, la société impose sur l’individu un grand nombre de contraintes (payer les impôts, respecter les lois… mais aussi quelque chose d’aussi discret mais d’aussi important que de bien se tenir en public), mais lui assure en échange un grand nombre de “prestations” (encore une fois, pas nécessairement matérielles). Dans d’autres, c’est “chacun pour soi”: l’individu ne compte que sur soi-même, sa famille et ses amis, ne demande pas grand-chose aux “autres” - que ce soit l’Etat ou de simples étrangers dans la rue - et compte bien ne rien leur donner non plus.

Dès lors, on voit immédiatement qu’un tel système ne peut être stable que si ce que l’individu donne et ce qu’il reçoit s’équilibre à peu près; en effet, si la société demande trop à chaque membre individuel sans rien lui proposer d’attrayant en retour, elle risque de faire face à de la frustration susceptible de dégénérer en une rébellion et en une explosion; de même, il est impensable d’avoir une société “généreuse” dont chaque membre individuel serait un égoïste. Peu ou prou, chaque société choisit sa voie. Certaines exigent beaucoup et donnent beaucoup en retour; d’autres peuvent offrir peut-être moins à l’individu, mais sont aussi moins contraignantes.

D’une façon hyperréductrice, on peut illustrer cette thèse par un exemple simplifié où la seule chose qu’un individu pourrait apporter à la société serait de ne pas jeter des déchets par terre et la seule chose que la société pourrait offrir à l’individu serait d’avoir des rues propres. Il est évident que les deux vont de pair; soit on choisit de garder ces déchets avec soi jusqu’à trouver une poubelle et on profite des rues propres, soit on ne se donne pas cette peine et on escalade constamment des montagnes de détritus.

Notons, toutefois, que l’on pourrait être tenté d’”arnaquer” le système en étant le seul à jeter les déchets et en profitant ainsi à la fois de ses mains libres et des rues propres. Cette stratégie n’est toutefois possible qu’au niveau individuel et sur le court terme; à long terme, ce n’est pas un équilibre: la société sera vouée soit à s’égaliser par le plus petit dénominateur commun et à devenir une grosse décharge où tout le monde serait libre de faire de ses déchets ce que bon lui semble, soit à trouver un moyen de s’organiser et de décourager les resquilleurs.

A 400%

Cet équilibre, ce “contrat social”, est différent pour chaque société, et donc pour chaque pays. Et c’est après cette longue digression que je vais finalement rentrer dans le vif du sujet: parmi tous les pays qu’il m’ait été donné de visiter, le Japon est celui ou la liste des “droits” et des “obligations” est la plus longue et la plus complète, celui ou la société demande le plus - mais aussi donne le plus - à ses membres.

J’habite pourtant déjà dans un pays - la Suisse - où ces exigences et ces faveurs de la société atteignent un degré extrêmement élevé. La société suisse assure à ses membres l’un des niveaux de vie les plus élevés au monde en échange d’un million de petites et grosses obligations. Mais le Japon va beaucoup, beaucoup plus loin.

Le Japon est un pays qui a réussi à éliminer l’inconfort, en le traquant et en le supprimant dans ses moindres manifestations. Par exemple, c’est un pays où vous n’aurez jamais soif par une après-midi ensoleillée - le distributeur de boissons le plus proche sera toujours a portée de vue, en campagne y compris. (Une après-midi enneigée ne vous sera pas plus nuisible non plus, d’ailleurs: le même distributeur proposera aussi des boissons chaudes.) C’est un pays dans lequel vous ne serez jamais frustrés de ne pas pouvoir acheter du papier A4 pour imprimer un document à 3h30 du matin, grâce au système des magasins ouverts 24h sur 24. Si vous avez un petit creux à ce moment, vous pourrez acheter au même magasin un plat de pâtes préemballé avec un oeuf mollet déjà versé dessus sans vous demander si vous risquez de vous empoisonner. Et pas besoin d’avoir un micro-ondes - le vendeur vous le chauffera et n’oubliera pas de vous donner des baguettes en bois et une serviette avec. Plus besoin de courir, un vendredi soir, un paquet de factures à la main, à la poste avant la fermeture à 4 heures; vous pouvez les payer 24h/24 dans les mêmes magasins. De toute façon, une poste ouvrant le samedi ne sera jamais bien loin. Plus besoin de se demander si vous avez des pièces pour acheter quelque chose au distributeur; toutes les machines acceptent les billets et rendent la monnaie. Plus besoin de vous embêter avec des tickets de métro, il suffit d’effleurer une borne avec votre téléphone portable. Plus besoin d’attendre dans les bouchons parce que les travaux bouchent la rue principale de la ville; ils se feront de nuit sans que vous vous en rendiez compte. Plus besoin d’avoir peur de se faire bousculer dans le métro alors qu’on porte un objet lourd; les gens s’arrangeront de vous éviter même dans la pire cohue. Plus besoin d’être mouillé sous la pluie; tous les magasins proposeront des parapluies à quelques francs dès qu’une averse débutera. Plus besoin de…

Le paradis, non?

Non. Car toute médaille a un revers, et le revers de la société japonaise est que, tout en permettant à ses membres de bénéficier de ce niveau de confort inimaginable, elle leur exigera de fournir, en contrepartie, un travail tout aussi inimaginable (pour les européens). Vous êtes un ouvrier? Ne soyez pas étonné si votre “journée” de travail commencera à huit heures du soir, un dimanche. Un vendeur? Vous devrez souhaiter personnellement la bienvenue à chacun des trois mille clients qui entreront dans le magasin dans la journée. Un employé de bureau? Vous passerez six jours par semaine dans une pièce sans fenêtres, à raison de neuf (dix, douze…) heures par jour - plus deux heures pour le métro, ponctuel et payable par toucher de portable, il est vrai. Vous êtes P-DG? Vous aurez une fenêtre mais travaillerez 14 heures minimum. Vous êtes employé dans un musée? Vous serez de service lors des fêtes nationales, pour que tout le monde puisse profiter pleinement de la culture dont vous êtes le gardien. Vous êtes cheminot? Votre nuit la plus longue sera celle du 31 décembre, celle où les transports publics ne s’arrêtent - comme c’est pratique! - jamais. La famille, elle, attendra.

C’est ça, le paradoxe (qui n’en est pas un) de la société japonaise. D’un côté, elle demande des efforts et un dévouement surhumains à chacun de ses membres. De l’autre, pour leur permettre de fournir ces efforts et de survivre (littéralement, c’est une question de vie et de mort: il n’y a qu’à voir le concept si japonais de karoshi, “la mort par excès de travail” ou les statistiques de taux de suicide qui placent systématiquement les Japonais dans le top 10 de ce triste palmarès), elle leur enlève tous les autres problèmes qui pourraient les distraire de leur tâche, elle soulage leurs peines qui ne sont pas immédiatement liées au travail, elle leur permet de se ressourcer au maximum durant les instants de détente. La formidable industrie de divertissement japonaise et ses mondes oniriques par milliers, le sens du design humain et chaleureux, l’ambiance indescriptible des izakayas et des karaokes, l’omniprésence de personnages kawaii, même la disponibilité permanente de la nourriture bonne et pas chère servent à ce but-ci: à permettre aux membres de la société de ne pas “craquer”, à résister au burn-out et à faire face à leurs lourdes responsabilités.

Que l’on adhère à un tel mode de vie ou pas est une question de goût et de décisions que l’on prend. Mon ton a pu vous paraître critique mais il n’en est rien; je comprends, j’admire et je respecte ce choix - qui a permis à ce petit pays de devenir la deuxième économie mondiale (oh, pardon, troisième, dépassée péniblement par le voisin ayant un avantage incalculable de forces et de ressources après une course longue de décennies), sans être sûr d’avoir la force de faire le même. Ce qui est certain, c’est que l’on peut pas tricher. On peut accepter ce mode de vie “à 400%”, dans le travail et dans la détente, ou quitter la société - en déménageant, en devenant un otaku, en se suicidant en fin de compte. Mais si on reste, on reste pour le meilleur et pour le pire, comme dans un mariage.

Ou alors?..

Tout système, aussi abouti soit-il, a des failles; ainsi, il existe un moyen de profiter de tous les avantages - immenses - que la société japonaise peut vous offrir sans en subir le contrecoup, du moins temporairement. Ce moyen, vous l’aurez deviné: c’est de résider au Japon en ayant un statut spécial, celui d’”étranger”, celui de passant temporaire, celui… d’étudiant, par exemple.

En tant qu’étudiant étranger, vous profiterez de chacun des perfectionnements de la société japonaise sans que l’on s’attende à ce que vous soyez parfait. Vous oublierez les mots “inconfort”, “peur” et “inquiétude” sans avoir à apprendre “acharnement”, “dévouement” et “sacrifice de soi”. Vous serez un peu comme un simulateur chanceux qui, alors que son mal ne mériterait que tout au plus un sparadrap, parviendrait à obtenir une dose de morphine suffisante pour soulager un brûlé vif.

Bien sûr, vous ne le ferez pas par malice. Vous ne viendrez pas dans le pays (ni n’en repartirez, d’ailleurs) en vous disant “je vais profiter de tous les avantages sans rien donner en retour”; au contraire, vous essayerez de jouer le jeu, de vous hisser au niveau de cette société. Vous deviendrez extra poli, extra prévenant, extra courtois - mais vous ne le serez jamais au niveau des Japonais, pas en juste un an, et c’est peut-être mieux ainsi. Ces choses ne s’imitent pas, elles rentrent dans la moelle - ou pas. Si vous déciderez d’embrasser pleinement ce mode d’existence, vous pourrez toujours vous y installer et y (re)faire votre vie..

Mais en attendant, en choisissant de venir au Japon, vous aurez l’occasion unique: celle d’avoir le beurre, l’argent du beurre, le sourire de la crémière et plus si affinités, et ce alors que tout le monde affirmait que c’était impossible. Prendre une année de vacances tout en étudiant dans l’une des universités les plus prestigieuses du pays. Revenir avec un bagage touristique, culturel et intellectuel inestimable tout en ayant l’impression de s’être reposé. Enfin, vivre dans la plus sûre, propre, confortable, travailleuse et polie des sociétés - sans devoir être le plus obéissant, dévoué, serviable, travailleur et poli des citoyens.

L’arnaque du siècle, en fait.