De l'importance des mains qui ne tremblent pas

Je suis plutôt sûr que la plupart des histoires tournant autour des dangers des homophones dans les langues asiatiques - où le moindre accent mal placé risquerait, dit-on, de transformer une formule de politesse en une injure grossière (regardez n’importe quel Rush Hour pour comprendre de quoi je veux parler) - ne sont que des légendes urbaines. Pourtant, même si elles ne sont pas vraies, elles restent cocasses. Et puisque mon prof de commerce international m’a justement raconté une telle histoire aujourd’hui, traitant d’un problème semblable survenant avec des kanji, je ne vais pas me priver de vous la retransmettre.


L’histoire en question se déroula alors que mon professeur était encore jeune et que les entreprises utilisaient encore des machines à écrire dotées de milliers de touches pour rédiger des documents. Il travaillait alors dans une entreprise qui, pour les besoins d’import-export, écrivait fréquemment à l’ambassadeur. «Ambassadeur», en japonais, se prononce «daishi»; ce mot est composé des kanji «grand», et «utiliser».

Un jour, un employé zèle mais peu attentif devait rédiger une telle lettre. Peut-être son doigt avait-il glissé ou peut-être la machine était-elle un peu vieille; toujours est-il, la lettre finale arborait un kanji légèrement différent, à deux traits près; pourtant, la différence de sens est significative. Cet autre kanji voulait dire «commodité», «convenance» ou encore «aisance», et dans le langage japonais il est venu à représenter toutes sortes de choses ayant rapport aux aisances - et pour être plus prècis, aux cabinets d’aisances. Quand au mot que le malheureux employé a écrit par inadvertance, il peut être pudiquement traduit par l’expression «grand besoin», et moins pudiquement par «crotte».

Je vous laisse imaginer la tête de l’ambassadeur lorsqu’il a ouvert l’enveloppe et lu la cérémonieuse phrase d’introduction mentionnant son nom et son titre.

Morale de l’histoire: il vaut mieux le geste assuré quand on écrit des kanji - que ce soit à la main ou non.