Court résumé de l’épisode précédent: SILS est une faculté de l’Université Waseda qui peut vous accueillir durant 1 ou 4 ans au coeur de Tokyo avec des cours en anglais et une ambiance internationale. Mais devriez-vous tenter le coup? Eh bien, ça dépend.
SILS est hyperflexible, et c’est à la fois sa force et sa faiblesse. Contrairement à d’autres universités plus dirigistes, pratiquement rien ne vous sera imposé - le but avoué de la faculté est d’exposer les étudiants à un nombre de concepts et de disciplines aussi grand que possible. Bien évidemment, le but avoué n’a rien avoir avec le but réel, qui est d’immerger les leaders japonais de demain dans un milieu de "vrais" anglophones afin qu’ils puissent arrêter d’apprendre l’anglais et commencer à le parler. Il faut savoir que beaucoup de Japonais - y compris occupant des postes très élevés dans l’administration ou le monde des affaires - ne parlent pas du tout anglais ou le parlent très mal. En fait, il se passe au Japon avec l’anglais exactement la même chose qu’en France (ou en Suisse romande) avec l’allemand: tout le monde sait que l’allemand est important, tout le monde l’apprend pendant des années à l’école, et bien évidemment tout le monde déteste d’y être contraint. Résultat: après 9 ans d’apprentissage, le francophone est incapable de commander une Bratwurst et le Japonais n’arrive pas à compter jusqu’à dix en anglais sans bafouiller. Bon, je suis peut-être un peu méchant - pas mal de Japonais parlent un excellent anglais, mais pour un pays dont toute l’économie est basée sur l’exportation, "pas mal" ne suffit plus. Les Japonais sont conscients du problème et cherchent à y remédier - SILS est l’une des solutions.
Quand on a compris ça, on comprend aussi immédiatement pourquoi la faculté est organisée comme elle l’est ainsi que quelles sont ses forces et faiblesses. Le but, c’est donc d’enfermer, pendant quatre ans, 70% de Japonais avec 30% d’étrangers pour que les seconds puissent enseigner aux premiers - ne serait-ce que par l’exemple - toutes ces petites tournures de phrases et expressions qui transforment une compilation de listes de vocs et de tableaux de conjugaison en la maîtrise d’une langue. De plus, chaque étudiant japonais passe l’une des quatre années à l’étranger - où il sera obligé de mettre ses connaissances en pratique et véritablement parler l’anglais. A la sortie, nous obtenons ainsi des gens qui peuvent parler librement et couramment la langue - et je vous assure qu’au Japon, chacune de ces personnes vaudra de l’or sur le marché du travail, surtout si elle a aussi fait un peu de chinois durant ce temps.
En fait, du point de vue de la formation des jeunes Japonais, c’est assez génial comme système. Avec son réseau de partenariats avec des universités étrangères, Waseda arrive simultanément à envoyer ses étudiants en Occident et à créer un milieu anglophone pour ceux qui restent au Japon en invitant des gens comme moi. C’est un "win-win" parfait. Seul problème: la faculté ne peut pas se spécialiser, car si elle le faisait, elle se fermerait trop de débouchés et ne pourrait pas envoyer suffisamment de ses élèves à l’étranger si, par exemple, seules les facultés d’économie ou d’études asiatiques pouvaient les accueillir. Il fallait donc rester ouvert à tout le monde - et ainsi la faculté reçut le nom d’"nternationale" et "libérale" - autrment dit, "on peut faire n’importe quoi tant que c’est en anglais".
De notre point de vue - celui des étudiants étrangers - c’est à la fois une force et une faiblesse. Force, parce que, quel que soit votre profil d’études, vous trouverez à SILS des cours qui vous correspondent. Histoire des religions, économétrie, biologie - il y a de tout. Vous pourrez donc postuler au programme et faire valider des crédits à votre retour quel que soit votre profil initial. Faiblesse, parce qu’aucune de ces matières ne sera traitée autant en profondeur que dans votre université de départ. La charge scolaire correspond parfois au niveau d’un cours de première - en économie, si vous ne faites pas attention, vous recommencerez à étudier les courbes d’offre et de demande et en chimie la table périodique. Et c’est aussi fait exprès: le but premier de SILS est d’apprendre l’anglais aux Japonais.
A ce stade, vous êtes probablement dégoûtés car vous devez être en train de vous dire que la perspective alléchante que je vous ai présentée dans le billet précédent - étudier au Japon sans sacrifier la qualité académique - est un leurre. Rassurez-vous, je ne vous ai pas menti - il est connu que toute situation sans issue possède au moins deux issues, et celle-ci n’est pas une exception. Simplement, il faut bien jouer votre coup au moment de la sélection des cours - et, malheureusement, avoir la bonne spécialisation de départ.
Pour le dire simplement:
- Si vous êtes un futur scientifique ou médecin, il vous sera impossible de trouver suffisamment de cours de qualité spécialisés à SILS pour tenir un an. Si vous choisissez de venir à Waseda, vous y perdrez au change académique. Notez, cela peut toujours valoir la peine - mais vous êtes prévenus.
- Si vous êtes en économie, droit, ou sciences politiques, tout va se jouer au moment de la sélection des cours - vous pourrez vous retrouver à apprendre l’équivalent de la table de multiplication ou quelque chose de vraiment nouveau. Il n’y a pas des masses de cours de votre profil, et tous ne sont pas bons - il faudra jouer serré. Tout dépendra de vos choix.
- Si vous êtes en sciences humaines ou études asiatiques, SILS est le paradis - vous trouverez une large palette de cours avec une perspective japonaise unique. Allez-y les yeux fermés.
Je vais m’attarder un peu sur le deuxième cas de figure, parce que c’est le mien mais aussi parce que c’est le plus délicat. Ce qu’il faut comprendre, c’est que les cours à Waseda sont en moyenne beaucoup moins "techniques" que les cours de la plupart des universités occidentales - vous n’aurez donc pas des codes entiers à lire ou des centaines de variables à calculer. Ne prenez donc surtout pas un cours comme l’économétrie, par exemple: le niveau est ridicule par rapport à ce que vous avez pu connaître. Par contre, la force de Waseda, c’est ses cours basés sur la pratique et les études de cas qui peuvent parfois faire défaut dans des universités trop axées sur l’aspect technique. Si vous venez d’une telle université et que les mots "bêta chapeau" vous donnent envie de tuer quelqu’un à coups de planche à repasser, il y a vraiment des possibilités intéressantes à découvrir à Waseda. Par exemple, à HEC Lausanne, j’ai reçu une solide formation en ce qui concerne les concepts et les outils théoriques de l’économiste, mais leur application pratique s’est quelque peut faite désirer; à Waseda, je n’ai encore pas dû sortir ma fidèle TI-84 une seule fois mais j’ai des cours comme l’histoire de la publicité américaine, la gestion des entreprises multinationales ou la finance du sport qui prennent ces concepts théoriques que je connais déjà sans vraiment les expliquer et qui les appliquent aux cas concrets. Du coup, ça crée des synergies assez intéressantes puisque je peux à la fois comprendre le côté théorique que j’ai déjà étudié à Lausanne (et qu’un étudiant 100% SILS raterait) et son application pratique mis en évidence par Waseda. Des synergies semblables s’opèrent pour des étudiants en sciences politiques - il y a toute une série de cours qui ont l’air très intéressants sur la vision japonaise du monde, des relations internationales, etc. qui seraient impossibles à reporduire ailleurs.
Bref, pour un étudiant d’économie, de droit, ou de sciences politiques les cours de SILS peuvent être une perte de temps totale ou quelque chose de très enrichissant, et on peut dire autant sur la faculté en général. La charge de cours est plutôt modérée (entre 15 et 20 heures par semaine, y compris 9 heures de japonais intensif), vous aurez donc pas mal de temps libre. Vous pourrez utiliser ce temps pour profiter des 50′000 volumes de la bibliothèque ou des bars ouverts 24h/24; apprendre des kanji supplémentaires ou vous perdre dans les plus grandes salles d’arcades du monde; visiter le Japon ou draguer à outrance dans les boîtes de nuit. Vous pourrez même faire tout ça simultanément. Le SILS est une faculté suffisamment flexible pour pouvoir à la fois être le paradis du flemmard et du stakhanoviste des cours; et, si vous vous y prenez bien, ce sera peut-être le votre aussi. En tout cas, personne ne vous surveillera avec une cravache à la main; ce sera à vous d’assumer la responsabilité de tout ce que vous choisirez de faire - ou pas.
A Waseda SILS il est:
Facile de: nouer des contacts internationaux, apprendre le japonais, visiter le Japon, étudier les sciences humaines, étudier l’histoire ou la culture de l’Asie, sortir, ne rien faire toute la journée, avoir plein de trucs à faire toute la journée.
Possible (avec un peu d’efforts) de: perfectionner son anglais, étudier l’économie, le droit, ou les sciences politiques, décrocher un job ou un stage au Japon.
Difficile de: étudier les sciences exactes, la médecine, ou un domaine extrêmement pointu dans une discipline.
A vous de voir quelles choses de la liste vous intéressent et auxquelles vous serez prêts à renoncer. Si vous êtes un physicien en herbe, ne soyez pas rebutés automatiquement - la langue que vous apprendrez, les liens que vous nouerez, les expériences que vous vivrez pourront aisément compenser quelques lacunes académiques que vous pourrez rattraper pendant le temps libre à la bibliothèque. Si vous vous savez sensible aux tentations de la vie facile, attention - décrocher des cours et passer une année à faire la fête dans des izakayas est assez facile à Tokyo. Vous passerez une excellente année, mais gare à la gueule de bois. Et si vous n’en savez trop rien… et bien, pourquoi ne pas tenter le coup?
En fin de compte, votre expérience à Waseda sera ce que vous en ferez.