La première semaine de mon séjour au Japon était dédiée aux journées d'orientation organisées par l'uni. Les journées d’orientation? En fait, une liste d’instructions, d’exposés et de conseils pratiques afin que nous puissions nous débrouiller dans notre vie de tous les jours et savoir comment on ouvre un compte en banque, s’inscrit pour les cours ou survit en cas de tremblement de terre. Ce fut aussi l’occasion d’écouter les présentations de la myriade de clubs d’étudiants de Waseda et… de remplir beaucoup de formulaires.
En effet, toute bonne chose vient à un prix, et l’impeccable organisation des Japonais est assurée par un appareil bureaucratique effroyable. Ainsi, pour recevoir sa bourse d’études, il faut signer une feuille au bureau des affaires étudiantes de l’université au début de chaque mois, et ce avant une certaine date qui change tout le temps et que l’on doit consulter sur un horaire spécial. Sauf que voila, avant de recevoir l’argent, il faut un compte en banque japonais, et pour cela il faut d’une part un sceau (les Japonais ne signent pas les documents officiels, ils les scellent avec un petit baton taillé sur mesure) et d’autre part un permis de séjour. Or, pour avoir le permis de séjour, il faut se rendre à la préfecture de la ville de Tokyo avec son passeport, deux photos et sa carte d’étudiant. Carte que l’on trouve dans le paquet distribué au début de la scéance d’orientation, youpi! Enfin, demi-youpi – il y a une erreur sur la carte, faudra la faire refaire au bureau des affaires étudiantes, bâtiment 11, 4ème étage. Et il ne faut pas non plus oublier l’examen médical (radiographie, électrocardiogramme, analyse d’urine), indispensable pour obtenir sa carte de fitness. Et le permis de travail si on veut faire des petits boulots. Et la création d’un compte informatique universitaire. Au fait, il y a une fête étudiante ce vendredi, vous voulez bien noter l’horaire?
La quantité d’informations est monumentale, mais les séances sont vraiment bien structurées. On arrive donc à suivre même si c’est pénible, notamment parce que les présentateurs, conscients des lacunes en anglais d’eux-mêmes et des étudiants venus des quatre coins du monde mâchent chaque information jusqu’à l’infini. Prenons le remplissage guidé d’un formulaire pour l’obtention du permis de séjour:

Le fait qu’on nous aide à le remplir est génial – jamais nous ne pourrions le faire seuls (surtout quand on ne sait pas qu’il faut écrire à l’encre noire impérativement et que les ratures sont prohibées). Par contre, la présentatrice faisait vraiment du zèle pour que tout le monde puisse comprendre ce qui était attendu de lui ou d'elle, ce qui fait que l’exercice a commencé à prendre des airs de cours de travaux manuels dans une école primaire:
“Alors ici, vous écrivez votre nom. Voilà, j’écris le mien pour vous montrer au rétroprojecteur. Mais attention! Vous, vous devez écrire votre nom, pas le mien, sinon vous devez tout recommencer! Maintenant, votre nationalité. Vous devez dire d’où vous venez… où est votre maison, quoi! Attention, si votre rêve est de vivre en France mais que vous êtes Coréen, vous devez quand même écrire Corée, et pas France! Maintenant, le sexe. Moi, je suis une fille, alors j’entoure le caractère qui veut dire “fille”. Si vous êtes un garçon, entourez le caractère “garçon”, même si vous aimeriez être une fille! Ecrivez ce qui est marqué dans le passeport.”
Je n’ai inventé aucune des phrases ci-dessus, promis. Cela dit, je ne suis pas sûr si elles en disent plus long sur la présentatrice ou sur les volées précédentes…
Les journées d’orientation, ce n’est pas seulement de la paperasse à remplir, mais aussi des instructions. Certaines sont assez inquiétantes…

…d’autres en apprennent peut-être plus sur le Japon que les auteurs n’en avaient l’intention…

…mais le clou du spectacle était un petit film réalisé par des étudiants qui illustrait certaines des interdictions en vigueur dans les dortoirs, et notamment celle d’amener des visiteurs dans sa chambre. Je vous en livre le script de mémoire. Là encore, aucune des phrases des dialogues n’a été inventée.
CRIME ET CHATIMENT
Pièce éducative en deux actes
ACTE PREMIER
Hall d’un dortoir. Un GARÇON et une FILLE s’arrêtent à l’entrée.
GARÇON. Alors, on y va?
FILLE. Je ne suis pas sûre… On ne doit pas amener des visiteurs dans les dortoirs.
GARÇON. Allez… on ne fera pas long.
FILLE. Bon, d’accord.
Le GARÇON et la FILLE se prennent par la main et montent à l’étage.
FIN DU PREMIER ACTE
(Inutile de vous dire qu’à ce moment-là, la moitié de la salle était déjà sous les tables, pliée en deux.)
ACTE DEUXIEME
Dans le bureau du DIRECTEUR du dortoir, le DIRECTEUR et son ASSISTANTE regardent sévèrement le GARÇON et la FILLE.
DIRECTEUR. Vous avez amené un visiteur alors que c’est interdit.
FILLE. Je suis désolée… on n’a pas fait long!
DIRECTEUR, impassible. Vous avez enfreint les règles du dortoir, vous devez ainsi le quitter.
FILLE, éclatant en sanglots. Le quitter? Mais… mais… qu’est-ce que je vais devenir?
DIRECTEUR, avec la résignation d’un samourai s’apprêtant à trancher la tête de son meilleur ami se faisant seppuku. C’est le réglement.
GARÇON. Mais… C’est quand même moi qui ai insisté pour qu’on monte.
DIRECTEUR. Vous voulez dire que vous en prenez aussi la responsabilité?
GARÇON. Euh, non.
DIRECTEUR, à la Fille. Nous allons aussi appeler votre université aux USA pour leur dire ce que vous avez fait.
FILLE. Mon… mon université? Elle sanglote, le visage dans ses mains.
DIRECTEUR. Puis-je vous demander de faire vos valises? Il esquisse une courbette. Le rideau tombe.
Je ne sais pas s’ils en ont fait un DVD, mais c’est le genre de vidéo qui cartonnerait sur YouTube encore plus que Susan Boyle.
